La mousseline de crabe avec son toast farci

Vous ne saviez pas qu’ils vivaient ensemble. En fait, cela vous est d’autant plus indifférent que vous ne les connaissez que très vaguement l’un et l’autre. Vous prêtiez à la mousseline une personnalité vaporeuse, peut-être légèrement inconsistante, d’un raffinement prétentieux qui pouvait à l’expérience se révéler bien fade. Quant au toast, il vous semblait d’un abord plus simple, plus sympathique et familier. Mais vite vous avez senti la menace. Il n’est pas bêtement grillé, mais farci. Du coup, le voilà chargé de sa part de mystère. Un peu d’espoir supplémentaire, c’est entendu, mais de quoi donc peut-il se révéler farci ?

Au demeurant, il ne s’agit pas tant d’évaluer les mérites respectifs de la mousseline de crabe et du toast farci que de soupeser le pouvoir étonnant d’un de ces petits adjectifs de rien du tout qu’on éloigne de la cour royale des qualificatifs pour les ravaler au rang domestique de déterminant. Pourtant, que deviendrait sur la ligne du menu ce léger hors-d’œuvre bicéphale si l’on ne mesurait à la lecture cette révélation qui change tout : la mousseline de crabe ne se produit qu’avec son toast farci ?

SON toast. Voilà une mousseline bien pimbêche. En quoi ce brave garçon lui appartient-il ? Il est sa chose, accompagnateur modeste, au mieux prince consort. Elle a besoin de lui, pourtant ; sans son toast, elle craindrait de n’être pas assez remarquée, pas assez désirée, que son spectacle Belle Époque ne soit un four.

Ou bien, tout au contraire, la mousseline est une star un peu âgée qui veut imposer sur la scène à ses côtés un gigolo sans expérience. Oui, ce serait mieux ainsi. On entendrait un son plus tendre. Une façon de dire par bravade aux directeurs de music-hall je ne me déplace pas sans lui.

— Et pour vous, ce sera ?

Au fond, ni l’un ni l’autre ne vous tentent, mais tant d’efforts pour se justifier ensemble méritent bien leur récompense.

— La mousseline de crabe avec son toast farci.